Lamangwa

La culture manga

Le prix du reste de ma vie : une oeuvre aux abords de la philosophie du temps.

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Bonjour, j’espère que vous allez bien en ces temps de confinement. Je profite de ce premier échange, afin de vous solliciter à prendre soin de vous et de vos proches, dans les meilleures conditions possibles.

En vous souhaitant bonne lecture,

Lamangwa.

Présentation de l’oeuvre

寿命を買い取ってもらった。一年につき、一万円で。alias Le prix du reste de ma vie, est une oeuvre scénarisée par Sugaru Miaki et illustrer par Shouichi Taguchi. Elle fut prépubliée au Japon, dans le célèbre Shônen Jump+ en 2016.

Il est important de notifier que cette oeuvre est une adaptation du célèbre roman de Sugaru Miaki : Pour trois jours de bonheur, j’ai vendu le reste de ma vie, que vous pouvez actuellement retrouver aux éditions AKATA.

Nous pouvons aujourd’hui, remercier les éditions Delcourt/Tonkam, pour nous avoir fait découvrir cette oeuvre, qui plus est, emprunt d’une forte sensibilité.

Synopsis :

Kusunoki était un enfant plein de rêves et d’ambitions. Désormais jeune adulte désargenté, il entend parler d’une boutique dans laquelle il est possible de vendre son espérance de vie.

Après estimation, son existence n’est évalué qu’à quelques milliers de yens… Il décide toutefois de la vendre, à l’exception de ses trois derniers mois. Le compte à rebours est désormais lancé.

Avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, il va alors envisager son avenir autrement et, peut-être, apprendre à connaître la vraie valeur de la vie.

Présentation des personnages

Kusunoki

eTUDIANT

Personnage intelligent, au caractère opportuniste et supposément élitiste. On tend à croire, au fil des pages, que ce n’est qu’une apparence.

Himeno

iNCONNU

Elle est la concurrente, la meilleure amie d’enfance mais aussi l’amour de Kusunoki.

Myagi

SURVEILLANTE

Funeste vie, c’est en donnant de son « temps de vie » qu’elle paie les dettes de sa défunte mère.

Une approche de la temporalité, au cœur d’une société malade

Nous sommes des êtres temporels. Autrement dit, nous sommes indissociables de la temporalité qui nous anime. Le temps, aussi abstrait soit-il, nous traverse de notre naissance jusqu’à notre mort, sans que nous nous en rendions compte.

Le temps fuse en nous, à chaque instant de notre existence. Malheureusement, le propre de l’homme est que pour vivre : il faut oublier. Ainsi, nous oublions à chaque instant le temps qui s’écoule, afin d’en oublier notre propre mort. Un oubli, qui selon moi, est vital ; nous permettant dès lors d’affronter la vie qui trépasse.

Il me semble que c’est en cette conception de la temporalité, que nous devons appréhender cette oeuvre. De plus, afin de peaufiner notre raisonnement, nous pouvons également nous pencher autour de la philosophie indienne, notamment au près de Krishnamurti, dans son livre intitulé L’éveil des consciences. Krishnamurti y dépeint alors une société malade, bâtie sur des fondements archaïques, malheureusement toujours en vigueur aujourd’hui, à savoir : la brutalité, la violence, l’agressivité, la possessivité et la compétitivité.

Krishnamurti – Révolution intérieure des consciences.

Ainsi, Le prix du reste de ma vie, retranscrit parfaitement cette escalade à la grandeur à travers les yeux de Kusunoki, mais aussi toutes les conséquences que peut causer cette aspiration, à savoir : l’aliénation, l’isolement, la solitude, la dépression ou encore la jalousie et la haine. Nous pouvons dès lors observer un personnage solitaire, gouverné par l’hybris, dont l’orgueil assassinera son dasein.

Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade.

Jiddu Krishnamurti.

C’est en ces raisons principalement, que Kusunoki choisit d’échanger sa vie, au prix de quelques milliers de yens. Ainsi, Kusunoki cherche-t-il, à travers cette manœuvre désespérée de reconquérir le restant de sa vie ? ou encore, cherche-t-il à reprendre un contrôle sur un temps qui le dépossède ?

Le temps que je possède, le temps qui me possède

Une fois que je suis né, le temps fuse en moi […], il est visible en effet, que je ne suis pas l’auteur du temps, pas plus que des battements de mon cœur, ce n’est pas moi non plus qui prend l’initiative de la temporalisation.

Phénoménologie de la perception, Merleau Ponty.

Ainsi, le temps s’écoule dans l’infinité de l’espace. L’être humain se révélant dès lors passif, face à cette temporalité qui lui échappe ; ne pouvant ni l’arrêter, ni absoudre sa durée. Sénèque, philosophe stoïcien de l’antiquité grec, aborde finement cette thématique à travers des échanges épistolaires avec Lucilius. Il exprime alors l’idée suivante :

Le temps est à la fois la seule chose que nous possédons dans notre vie, mais c’est également le temps qui nous dépossède de celle-ci.

Le temps, textes choisis et présentés par Alban Gonord.

Autrement dit, Sénèque théorise une certaine « économie » du temps, nous renvoyant à l’idée que le temps à son « prix ». Tout comme l’auteur, Sugaru Miaki, nous l’exprime ici si brillamment. C’est pourquoi, il est important de notifier que l’originalité de cette oeuvre réside premièrement dans cette matérialisation du temps, voire son instrumentalisation économique.

De plus, la construction de cette matérialisation s’effectue au travers d’une adhésion totale des protagonistes, se révélant telle une délivrance insouciante de la vie. Or, l’originalité de cette oeuvre ne réside pas tant par le concept lui-même, mais plutôt dans ce qui a été construit tout autour de ce dernier, à savoir : l’ambiance, les personnages, leurs questionnements mais aussi, toute la philosophie de vie qui en découle.

Pour formuler un exemple, Kusunoki ne craignant pas la mort au départ, se voit modifier ses perceptions au cours de l’histoire de manière somme toute inconsciente, mais dont le récit nous laisse quelques échos, à travers ses actions.

Ainsi, le temps pensé à partir de la mort, est-il différent ? Nous rend-il plus juste, ou bien révèle-t-il la noirceur la plus profonde de notre âme ?

Le devenir-autre

Un dernier point que j’aimerais aborder au sujet de ce manga, est la notion philosophique du devenir-autre. Kusunoki révèle à la fin de ce premier tome une réelle envie, à l’égard de Myagi. Entre autres, il souhaiterait que cette dernière se souvienne de lui, comme étant son « cas » le plus agréable. Ainsi, les dernières volontés formulées par Kusunoki, offrent une ouverture intéressante pour les prochains tomes de la série.

N’appartenir à personne, c’est ne devenir personne.

Les Nourritures affectives, Boris Cyrulnik.

Kusunoki parviendra-t-il à être aimé ?

Questionnaire

Si l'on vous proposait de vendre votre espérance de vie, l'auriez-vous fait ?

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2 thoughts on “Le prix du reste de ma vie : une oeuvre aux abords de la philosophie du temps.

  1. Je suis curieuse de lire le roman désormais, afin de voir les différences. En effet, si l’écrivain voulait laisser transparaître une certaine monotonie du personnage, cela peut en effet plomber la dynamique du livre… J’ai trouvé, personnellement dans le manga, que ce n’était pas le cas – peut-être grâce aux dessins justement qui permettent d’alléger le ton du récit (d’une certaine façon). J’ai trouvé l’oeuvre très juste, et elle m’a permise de réfléchir sur plusieurs aspects philosophiques (donc j’adore) – ça permet de m’ouvrir l’esprit :). Merci pour ton avis, ça me fais plaisir en tout cas 🙂

  2. N’ayant pas apprécié le roman, je ne pense pas me mettre au manga qui l’adapte. Mais je suis curieuse de connaître l’avis de ceux qui comme toi l’auront lu.
    Pour commencer je vais te dire pourquoi je n’ai pas aimé le roman. Je me suis lancée dedans car les thèmes et l’histoire m’avaient l’air intéressants, mais j’ai été assez déçue. Les thèmes et idées ont été mal exploitées de mon point de vue, et je n’ai pas accroché aux personnages. Je les ai trouvés trop fades, trop centrés sur leur vision du bonheur et du temps. J’aurai préféré voir d’autres points de vue, d’autres interactions. C’était beaucoup trop monotone de mon point de vue.
    Tous les points que tu as évoqués sont vraiment intéressants et bien argumentés. Cependant ce n’est pas du tout le ressenti que j’ai eu à la lecture du roman. Je l’ai trouvé au contraire bien trop simple malgré les thèmes et idées abordées. Je n’ai pas du tout été touchée par les messages qu’il fait passer.
    Et je pense que malheureusement le manga ne me plaira pas davantage donc je ne pense pas m’y mettre (et je trouve les dessins pas très beaux non plus).
    Après ce n’est que mon ressenti personnel, mais je pense malgré tout que ta critique sur le premier tome du manga (que j’ai apprécié lire d’ailleurs) donnera envie aux gens de s’y intéresser, et peut-être que cet oeuvre saura les convaincre, contrairement à moi =)

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